Maire-info
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Édition du mardi 2 juin 2026
Développement économique

Choose France : l'arbre qui cache la forêt ?

La 9e édition du sommet Choose France s'est tenue hier à Versailles et a été, selon les mots du chef de l'État, celle de tous les records, avec 93 milliards d'euros d'investissements promis. Mais il n'est pas sûr que ces investissements suffisent à tarir l'hémorragie d'emplois industriels.

Par Franck Lemarc

C’est un Emmanuel Macron particulièrement satisfait qui a présidé, au château de Versailles, la 9e – et dernière de son mandat – édition du sommet Choose France, où sont officialisées, chaque année, les annonces d’investissements étrangers dans l’économie française. Ce sommet n’est évidemment que la partie émergée de l’iceberg : pendant toute l’année, des discussions préparatoires ont lieu, souvent pilotées au plus haut sommet de l’État, pour aboutir aux annonces faites à Versailles. 

« Environnement favorable aux entreprises » 

Et il est clair que d’année en année, ce sommet donne des résultats de plus en plus spectaculaires : la première édition, en 2018, avait permis 11 annonces représentant 2,1 milliards d’euros d’investissements étrangers, la deuxième, 10 annonces et 607 millions. Hier, ce sont 71 annonces et 93 milliards d’euros d’investissements qui ont été officialisés, soit des sommes cent fois supérieures à celles de 2019. 

Pour Emmanuel Macron, ce sommet et son succès est une tribune, lui permettant de démontrer que les réformes « business friendly »  menées depuis son arrivée au pouvoir ont porté leurs fruits : réforme du Code du travail, des retraites, de la fiscalité des entreprises, simplification, dématérialisation… Dans son discours d’ouverture (prononcé en grande partie en anglais), hier, il a fait la part belle aux réformes de ses gouvernements successifs pour expliquer le succès de cette nouvelle édition, qui ramènera à elle seule plus d’investissements que les huit précédentes. Une façon, pour le chef de l’État, de marquer la fin de son mandat par un succès. Ces investissements « sont le fruit des réformes, de la constance, d’un écosystème qu’on a su bâtir. (…) Nous avons su construire un environnement favorable aux entreprises, (avec) des réformes sur la réglementation du travail, (…) la fiscalité sur les plus-values », s’est félicité le chef de l’État. Et d’ajouter : « Auparavant, on me parlait du manque de flexibilité, etc. (Cette année,) personne n’a évoqué la réglementation du droit du travail en France. » 

Par ailleurs, Emmanuel Macron a évoqué son action pour « simplifier », « réduire ce qui est trop complexe dans notre réglementation actuelle », « rationaliser », « accélérer les projets ». Il a – évidemment – évoqué « la stratégie Notre-Dame » : « Nous sommes parvenus à restaurer et à rouvrir Notre-Dame en cinq ans. C'est ce que nous faisons également dans les projets industriels. » 

IA et centres de données

Parmi les projets d’investissement annoncés hier, beaucoup concernent l’intelligence artificielle (IA) et les centres de données (data centers). On comprend mieux, au vu de ces annonces, l’empressement du gouvernement à avoir fait adopter, cette année, plusieurs textes législatifs sur ces sujets : l’adoption de ces mesures était très probablement une condition pour que certains investisseurs étrangers confirment leurs projets. Possibilité élargie de faire des projets de data centers des projets « d’intérêt national majeur », assouplissement des procédures d’autorisation, dérogations aux règles du ZAN et de protection de l’environnement, suppression d’une partie du débat public… Toutes ces mesures ont en effet nettement assoupli la réglementation et simplifié les procédures – quitte à provoquer une forte inquiétude du côté des défenseurs de l’environnement. 

Résultat : la part des investissements sur l’IA et les data centers explose dans cette édition de Choose France, avec notamment un projet majeur porté par le groupe bancaire japonais SoftBank, qui pourrait s’élever in fine à 75 milliards d’euros, avec trois centres de données géants qui devraient voir le jour dans les Hauts-de-France (900 emplois). La création de plusieurs centres de calcul pour l’IA a été annoncée hier, issus des entreprises Brookfield (Canada), MGX (Émirats arabes unis), Nebius (Pays-Bas). D’autres géants de l’informatique, comme Oracle, SAP, HPE, vont investir plusieurs centaines de millions d’euros pour créer des « hubs stratégiques »  et autres « centres d’innovation en IA ». 

Ces projets représentent, en investissement, la majeure partie des sommes annoncées hier. Mais il faut noter que l’on ne peut pas réellement parler, dans ce cas, de projets « industriels » : les emplois créés, en dehors de la période de construction, sont la plupart du temps « hautement qualifiés ». 

Les projets purement industriels sont plus modestes, à quelques exceptions près : les emplois créés, en général, se comptent en dizaines (40 emplois pour Braun Medical (médicaments), une trentaine pour Symrise (parfums), « 15 à 18 »  pour Terramar (protéines animales transformées). Une exception de taille avec les projets de l’américain Ecolab, qui produit « du fer vert »  et des panneaux photovoltaïques, et dont les projets, selon le dossier de presse du gouvernement, devraient permettre la création d’« environ 2 500 emplois qualifiés ». 

On notera toutefois que la majorité des projets listés dans le dossier de presse ne mentionne pas de nombre d’emplois créés. Beaucoup d’entre eux sont, en réalité, des investissements supplémentaires dans des infrastructures déjà existantes, qui ne créeront pas d’emplois supplémentaires. 

Le chiffre global annoncé par le gouvernement est de 15 600 emplois créés pour cette édition de Choose France. Mais sans que l’on puisse savoir si ce chiffre ne concerne que les emplois pérennes, une fois les entreprises créées, ou inclut les emplois liés à la construction des sites.

D’autres secteurs en pleine débâcle

Mais même s’il s’agit bien de 15 600 emplois pérennes, ce qui est toujours bon à prendre, il faut comparer ce chiffre aux sombres prévisions des syndicats qui estiment, à ce jour, que plus de 550 plans de suppression d’emplois ou de fermetures d’usines sont en cours, et qu’ils pourraient priver de leur emploi jusqu’à 300 000 travailleurs. 

C’est le premier revers de la médaille « Choose France » : les annonces un peu triomphalistes du chef de l’État ne parviennent pas à cacher que, au-delà des projets de data centers ultramodernes et de « centres d’innovation en IA », il y a en France de nombreux secteurs industriels en danger : automobile, métallurgie, textile, agroalimentaire, papeterie, verrerie, sont autant de secteurs qui représentent encore des centaines de milliers d’emplois industriels dans le pays et sont aujourd’hui menacés de disparaître. Stellantis va fermer son usine de Douvrin, dans le Nord, et sans doute celle de Poissy, dans les Yvelines, entraînant avec elles la fin de nombreuses usines d’équipementiers (Lear, MCSynchro, Forvia…), qui travaillent exclusivement pour elles. La seule fermeture de l’usine de Poissy entraînerait sans doute plus de destructions d’emplois que l’ensemble des annonces « Choose France »  2026 prévoit d’en créer. 

Et Stellantis n’est évidemment pas la seule entreprise à envisager des fermetures d’usines : ces derniers mois, des groupes comme Michelin, Arc international, Schneider Electric, Brandt, Nestlé, Teissère, et bien d’autres, ont annoncé de lourdes restructurations. 

Plusieurs des entreprises qui ont annoncé hier leur intention d’ouvrir des sites en France prévoient de le faire sur des friches industrielles laissées par des usines fermées. Mais les chiffres sont sans appel : les effectifs ne seront pas les mêmes. Un exemple parmi bien d’autres : l’exploitant de « Cloud IA »  Nebius va ouvrir un centre de données sur l’ancienne friche industrielle du fabricant de pneus Bridgestone, fermé en 2020. « À terme, le site générera environ 120 emplois », annonce le gouvernement. L’usine Bridgestone en employait 824. 

Sans compter que, on l’a dit, la plupart des projets annoncés créeront des emplois « hautement qualifiés », ce qui laisse intact le problème de la reconversion de dizaines de milliers d’ouvriers qui se sentent, très probablement, peu concernés par la création de « hubs stratégiques »  sur l’intelligence artificielle. 

Questions environnementales

Enfin, il faut noter les inquiétudes des défenseurs de l’environnement face à la création des méga-centres de données qui, apparemment, vont se développer un peu partout sur le territoire. Dans ces structures, la question de la ressource en eau – dont elles sont extrêmement consommatrices – va être un sujet majeur, tout comme celle du partage de l’eau avec d’autres usages, en particulier agricole. Agriculteurs et défenseurs de l’environnement s’inquiètent également de la production de chaleur produite par ces centres de données, qui est susceptible de modifier les conditions agro-climatiques dans leur périmètre et de profondément modifier la biodiversité. 

Si les annonces faites hier sont autant de bonnes nouvelles, elles ont aussi, indiscutablement, leur revers, et seront loin de suffire à résoudre le problème de la désindustrialisation du pays. Le sourire affiché par le chef de l’État, hier, illustrait peut-être plus que jamais le décalage entre la « start-up nation »  chère au cœur du président et le pays réel. 

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