Indignation unanime après les menaces des narcotrafiquants contre le maire d'AlèsÂ
Par Franck Lemarc
Un maire et sa famille exfiltrés de son domicile, en pleine nuit, par les hommes du Raid, parce qu’une « action violente » contre son domicile – on parle d’une voiture piégée – serait en préparation selon les services de renseignement. Cette scène inouïe s’est déroulée dans la nuit du 20 au 21 juillet à Alès, sous-préfecture du Gard de 46 000 habitants.
Politique volontariste
Le maire LR de la commune avait reçu, quatre jours plus tôt, des messages particulièrement inquiétants : tags apposés sur la clôture de son domicile et deux balles de calibre 9 mm déposées dans sa boîte aux lettres. En réaction, le maire déclarait ne pas avoir l’intention de se « laisser impressionner » ni de « céder à ces pressions ». En fin de semaine, le ministère de l’Intérieur a équipé Christophe Rivenq d’un « bouton d’alerte », a confirmé hier le ministre Laurent Nuñez, afin de pouvoir alerter les forces de l’ordre en urgence en cas de danger.
Les menaces contre le maire d’Alès sont la réponse des narcotrafiquants à la politique volontariste de ce dernier contre l’emprise du trafic de drogue dans sa commune, dont il a fait la priorité de son mandat - Christophe Rivenq a été élu en mars dernier. Proche du garde des Sceaux, Gérald Darmanin, le maire a mis en place une coopération renforcée entre la police municipale, la police nationale et le parquet, et a pris plusieurs fois la parole en compagnie du procureur d’Alès, Abdelkrim Grini ou le préfet du Gard, Jérôme Bonet, pour revendiquer des actions policières très visibles dans les quartiers de la ville les plus touchés par le trafic.
Ces quartiers sont en effet la cible d’une véritable offensive de la DZ Mafia, initialement implantée à Marseille, pour tenter de prendre la place aux trafiquants locaux. Cette offensive, qui prend notamment la forme de raids armés, a déjà fait deux morts, en janvier et en juin, dans le quartier des Prés-Saint-Jean.
Qu’est-ce que la DZ Mafia ?
Au centre de cette affaire se trouve la DZ Mafia ou l’une de ses émanations, la « DZNG » ou DZ nouvelle génération. S’il ne s’agissait, initialement, que d’un groupe de dealers ultraviolents de Marseille, ce groupe est devenu au fil des années une organisation criminelle tentaculaire qui s’inspire à la fois de la mafia italienne – jusque dans son nom – et des cartels sud-américains. Peu à peu, ce groupe étend son emprise dans tout le sud du pays, puis vers le nord : des groupes affiliés à la DZ Mafia ont été repérés jusqu’à Rennes et à Dijon. La méthode utilisée par ce groupe pour « prendre » des points de deal à ses concurrents locaux repose sur l’intimidation et la violence – souvent en recrutant de très jeunes gens sur les réseaux sociaux, à l’autre bout du pays, contre quelques centaines d’euros, en les armant et en les envoyant tirer sur des dealers concurrents. Il s’appuie également sur une « communication » faite de vidéos, également diffusées sur les réseaux sociaux, de passages à tabac de ses concurrents, quand ce n’est pas de leur assassinat.
Selon le ministère de l’Intérieur et le parquet, ce qui se passe à Alès entre bien dans ce schéma : la DZ Mafia, qui a déjà pris possession des principaux points de deal de Sète, Avignon, Nîmes, veut s’implanter à Alès. Malgré de nombreuses opérations des forces de l’ordre contre cette organisation – notamment l’opération Octopus menée en mars par la gendarmerie, qui a abouti à l’arrestation de 41 membres de l’organisation –, son emprise ne cesse de s’étendre. Même si les principaux cadres de la DZ Mafia sont aujourd’hui sous les verrous ou en fuite à l’étranger, le groupe continue de s’étendre et diversifie ses activités criminelles – en les étendant au racket de commerces et à l’extorsion, à la prostitution, au trafic de cryptomonnaies et même aux salles de jeux clandestines. C’est aujourd’hui une organisation qui n’a « pas d’équivalent » du point de vue de la « force de frappe », selon le président du tribunal de Marseille, interrogé par Le Monde.
Ce groupe est également soupçonné d’être derrière les attaques simultanées qui ont eu lieu en mars 2025 contre une quinzaine de prisons, sous le masque d’un mystérieux mouvement « pour la défense des droits des prisonniers français ». Il est également soupçonné par la justice d’être derrière l’assassinat en novembre 2025 de Mehdi Kessaci, le petit frère du militant écologiste marseillais Amine Kessaci, connu pour son combat contre le narcotrafic. Amine Kessaci, devenu depuis conseiller municipal de Marseille sur la liste du maire Benoît Paillan, vit sous protection policière permanente.
Réactions unanimes
Les menaces contre le maire d’Alès sont donc une nouvelle étape franchie par les narcotrafiquants contre les élus et contre l’État, ce qui a déclenché une vague de profonde indignation. En dehors du président de la République et du Premier ministre qui sont, de façon surprenante, restés pour l’instant silencieux sur cette affaire, toute la classe politique a exprimé sa colère face à ce nouveau seuil franchi par l’organisation criminelle. Les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat ont exprimé leur soutien au maire d’Alès, tout comme de nombreux élus locaux, dont les maires de Toulouse et de Montpellier, ce dernier parlant d’une « nouvelle insoutenable pour notre démocratie ». Le maire de Cannes et président de l’AMF, David Lisnard, a exprimé son « total soutien » à Christophe Rivenq, avant que l’AMF elle-même publie, hier, un communiqué exprimant la conviction que le combat contre le narcotrafic doit devenir « la priorité absolue ». « L’AMF alerte depuis des années, y compris publiquement au Congrès des maires dès 2024 puis en 2025, sur la réalité du narcotrafic qui touche désormais toutes les communes », écrit l’association. Disant « pleinement soutenir » la loi contre le narcotrafic promulguée le 13 juin 2025, l’association appelle à « continuer », et rappelle que les maires, qui « agissent directement avec courage et détermination contre le narcotrafic », sont « particulièrement exposés ».
C’est également le point de vue du sénateur écologiste Guy Benarroche, qui expliquait hier dans les médias que « les maires sont perçus par la DZ Mafia comme des remparts de la République, et les derniers remparts dans certains cas ». Le sénateur appelle à « un soutien très fort » vis-à-vis des maires.
Tous les ténors politiques, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen en passant par les socialistes, les macronistes et Les Républicains, se sont exprimés hier pour dire leur indignation et leur soutien au maire d’Alès, ainsi que leur conviction que la lutte contre le narcotrafic et les groupes mafieux doit être amplifiée.
Quant au sénateur LR Étienne Blanc, auteur en 2024 avec le socialiste Jérôme Durain d’un important rapport sur l’impact du narcotrafic (lire Maire info du 15 mai 2024), il s’est dit hier, sur Public Sénat, peu surpris par ces menaces contre le maire d’Alès. « C’est ce que nous avions dit dans notre rapport. La France présente un certain nombre de signes, laissant à penser qu’on s’oriente tout doucement vers un État qui est sous influence du narcotrafic. Une puissance publique qui est sous influence du narcotrafic. Nous l’avions écrit, et c’est en train d’arriver. » Si le sénateur reconnaît que les choses avancent, il estime que la réponse globale de l’État n’est « pas à la dimension » de la menace, et déplore que, un an après la promulgation de la loi Narcotrafic, « à peine 50 % des décrets d’application ont été pris ».
Explosion de la consommation
Ces questions sont évidemment inséparables de celle de la consommation de drogue, et notamment de cocaïne, dont l’usage explose en France – comme le révélait tout récemment une passionnante enquête du Monde, montrant que l’usage de poudre blanche – autrefois considéré comme une drogue de la « jet set » – se diffuse dans toute la société, des cadres aux ouvriers en passant par les commerçants. Témoin de cette évolution : celle des saisies de stupéfiants, qui ont été multipliées par 13 en France en une quinzaine d’années : alors que 4,1 tonnes de cocaïne étaient saisies en France en 2010, ce chiffre est passé à 53,5 tonnes en 2024 – ce qui est le triste reflet de la hausse de la consommation dans le pays.
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