Maire-info
Le quotidien d’information des élus locaux
Édition du mardi 31 mai 2022
Agriculture

Les terres agricoles toujours plus urbanisées et financiarisées

Après une pause pendant le confinement de 2020, la vente de terres agricoles atteint de nouveaux records, avec une évolution structurelle qui ne se dément pas : de plus en plus de terres sont vouées à l'urbanisation ou rachetées par des investisseurs ou sociétés à plusieurs étages.

Par Emmanuel Guillemain d'Echon

Il n’y avait pas eu autant de transactions sur le foncier agricole depuis le pic de 1999 : + 33,5 % sur l’ensemble du marché en 2021, par rapport à 2020, a révélé la Fédération nationale des Safer (FNSafer), les gendarmes du foncier agricole, dans son rapport 2022 sur le prix des terres.

Si l’on considère les choses dans la durée, en cinquante ans, « le nombre d’exploitations agricoles a diminué de 76 %, tandis que leur surface moyenne est multipliée par 3,6 », constate le rapport. En outre, la part des agriculteurs dans les acquéreurs de terres continue à baisser : ils ne représentent plus que la moitié, quand la part des personnes morales continue à croître pour en atteindre le quart. On compte ainsi parmi elles « de plus en plus de sociétés d’exploitation, de sociétés de portage foncier », a détaillé Loïc Jégouzo, adjoint au directeur des études à la FNSafer. Mais aussi des particuliers qui investissent dans le foncier agricole dans le but de faire un placement financier à long terme, alors que les pénuries et hausses des prix des denrées posent de façon toujours plus pressante la question de la souveraineté alimentaire et de l’importance des terres pour nourrir la population.

De son côté, l’AMF s’interroge sur le fonctionnement des commissions consultatives des Safer qui dans certains cas ne tiennent pas compte des projets portés par les communes.  En effet, elle a été récemment alertée par des maires dont les projets d’achat de terres agricoles qu’ils portaient et visant à renforcer l’agriculture et l’économie locale n’ont pas été retenus. 

Le modèle de l’exploitation familiale en danger d’extinction

Cette évolution de la propriété des terres est également marquée par un agrandissement continu de la taille des exploitations, « parfois favorisé par l’usage détourné des formes sociétaires », pointe la FNSafer – il s’agit là d’une référence à la loi Sempastous, votée en décembre dernier, dont le but est d’éviter les dérives de l’achat de foncier via l’acquisition de parts sociales d’entreprises agricoles. Le texte vise à combler un vide législatif qui permettait à de grandes entreprises, agissant via des sociétés-écrans, d’acheter des surfaces significatives sans que les Safer en soient notifiées. Désormais, celles-ci devraient être alertées dès lors qu’un seuil de surface ou de prix est dépassé, et pouvoir demander au préfet de région de remettre sur le marché une petite partie des terres concernées, afin de faciliter l’installation de jeunes agriculteurs.

Pour la FNSafer, c’est la priorité alors que près de la moitié des exploitants seront à la retraite dans les dix années à venir – ce qui explique d’ailleurs l’accélération des transactions cette année, selon le rapport - et que la transmission est compliquée par la baisse des revenus agricoles et la pression de l’urbanisation.

« Certaines sociétés rachètent des exploitations intégralement. Or de grandes structures cela signifie une simplification des systèmes de production, avec les effets négatifs que cela implique sur la biodiversité, les paysages, la résilience climatique, l’autonomie alimentaire, sans parler du détournement de l’usage des terres agricoles pour la production d’énergie », qu’il s’agisse de biocarburant, de photovoltaïque ou de méthanisation, a complété Loïc Jégouzo.

« Allons-nous laisser notre modèle d’agriculture familiale disparaître ? », s’est inquiété Emmanuel Hyest, président de la FNSafer. Cette pression d’une agriculture de plus en plus globalisée, faite d’exploitations géantes, a d’ailleurs conduit de nombreuses Safer à changer leur fusil d’épaule et à accompagner de plus en plus de jeunes citadins en quête d’installation à la campagne, dans un modèle agricole différent, plus proche de l’agriculture paysanne.

« C’est un vrai enjeu, il y a une forte demande en ce sens, avec des nouveaux modèles économiques qu’auparavant n’étaient pas considérés comme efficients ; finalement, sur le moyen terme on voit que cela fonctionne, qu’une petite exploitation de maraîchage bio par exemple fournit un ou deux emplois familiaux, et assure une consommation de produits de proximité », a expliqué Emmanuel Hyest.

L’urbanisation continue à galoper avant l’arrivée du ZAN

C’est aussi un modèle à envisager dans le tissu périurbain alors que la pression de l’urbanisation continue à s’intensifier, avec une augmentation « inédite depuis dix ans » : ce sont ainsi 33 600 hectares qui ont été cédés dans la perspective d’une urbanisation, soit 23,5 % de plus qu’en 2020, avec + 18 % pour les autorisations de construction et + 11 % de mises en chantier.

Pour la FNSafer, ce bond pourrait être en partie expliqué par l’anticipation des directives sur le zéro artificialisation nette (lire Maire info du 4 mai 2022) : les acquéreurs précipiteraient leurs achats pour obtenir une modification des plans d’urbanisme avant que cela ne devienne plus compliqué.

Le marché des maisons à la campagne, le seul à n’avoir pas reculé lors de la crise sanitaire, est lui aussi très dynamique, un effet annoncé du confinement qui se confirme dans les faits, avec près de 136 000 transactions (+ 21,3 %), et une flambée des prix (+ 9,3 % en moyenne), avec des ventes en hausse y compris dans des départements jusque-là peu concernés, comme la Haute-Marne, l’Indre ou la Vienne.
 

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