Fake news, complotisme, ingérences étrangères : une bataille à mener au-delà des frontières du numérique
Par Lucile Bonnin
C’est un travail qui a été réalisé à la demande du Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum) et qui offre un panorama structuré des leviers d’action mobilisables par les administrations pour lutter contre la désinformation.
Alors que les citoyens seront appelés aux urnes les 15 et 22 mars prochains pour les élections municipales, puis pour l’élection présidentielle en 2027, les préoccupations autour des risques de manipulations numériques en période électorale sont plus que jamais d’actualité. La désinformation est une arme bien connue de manipulation en période électorale et relève bien souvent de tentatives d’ingérences numériques étrangères.
Pour lutter efficacement contre les manipulations de l’information, la DITP plaide pour « une approche multifactorielle » et considére que « la désinformation n’est pas une guerre à gagner mais un équilibre systémique à restaurer ».
Mésinformation et malinformation : comprendre ce qui se joue
Une information n’est pas forcément entièrement vraie ou entièrement fausse. Les chercheurs distinguent en effet la mésinformation de la désinformation et de la malinformation. « Dans le cas de la mésinformation, les informations fausses ou trompeuses ne sont pas diffusées délibérément et le diffuseur ne sait pas que les informations sont incorrectes » , peut-on lire dans le rapport. « Dans le cas de la malinformation, on observe la publication délibérée d'informations privées (véridiques) dans le but d'obtenir un avantage personnel ou commercial », résume la DITP.
Ainsi, c’est lorsque l’on combine l’intention de nuire de la malinformation et le degré de fausseté de la mésinformation que l’on identifie ce qu’est la désinformation soit la « diffusion délibérée d’informations fausses, incorrectes ou trompeuses dans l’intention de nuire ».
Si la menace informationnelle doit être prise au sérieux car elle devient de plus en plus importante, la DITP rappelle dans un premier temps que le poids réel des fausses informations « dans la consommation générale d’information semble largement surestimé et ne représenterait que 0,16 % du temps total de consommation médiatique en France ». Par ailleurs, les capacités de discernement sont sous-estimées : les citoyens montrent « une réelle capacité à discerner les vraies et les fausses informations et tendent à présenter un biais de scepticisme. » En réalité, les chercheurs observent que « l’adhésion aux fausses informations répond à des logiques sociales (défiance, besoin d’appartenance) plus qu’à un manque de rationalité individuelle. »
Pour agir sur cette « réception individuelle des fausses informations » , il existe évidemment des initiatives essentielles comme l’éducation aux médias, de la sensibilisation aux tentatives de manipulation ou encore des contenus de fact-checking. Ces actions peuvent certes « améliorer le discernement, mais leurs effets restent modérés et très dépendants du contexte » . Au contraire, « une sensibilisation excessive des individus aux fausses informations peut générer des effets rebonds, en renforçant la méfiance généralisée, y compris envers les sources fiables. » La DITP explique donc que « si ces approches sont efficaces, elles doivent néanmoins être utilisées avec mesure et en complément d’autres leviers ».
Lutter contre les « déserts médiatiques »
Certains leviers « plus durables » peuvent être mis en place pour « réduire l’efficacité des récits trompeurs » . Pour les rendre moins efficaces, cela suppose de « réduire la demande et la recherche de ces récits » en agissant sur les facteurs qui alimentent une défiance.
La DITP cite la « concentration des médias » actuelle qui « peut renforcer la perception d’un entre-soi éditorial » mais elle alerte surtout sur « le déclin de la presse locale, qui affaiblit l’ancrage territorial des récits médiatiques et la médiation des enjeux quotidiens ». Le rapport insiste sur le besoin impérieux de revitaliser la presse quotidienne régionale (PQR). Selon les chercheurs, « en l’absence d’une couverture locale robuste, les citoyens apparaissent moins bien informés sur les enjeux politiques, sociaux et environnementaux de leur territoire, notamment lors des scrutins municipaux, départementaux ou régionaux, pouvant permettre la diffusion de récits trompeurs. » Ainsi l’exposition à des informations manipulatoires augmente dans les « déserts médiatiques ».
Les cyberattaquants ont d’ailleurs bien compris l’importance de la presse locale. En septembre dernier, une centaine de faux sites d'informations locales a été créé par un réseau d'influence russe dans la perspective des élections municipales de 2026. Ainsi des sites comme Suddouestdirect.fr ou infosdupays.fr ont été créés par des intelligences artificielles (IA) avec l'objectif d'exacerber la fragmentation politique en France.
La DITP rappelle enfin que la presse locale « remplit plusieurs fonctions-clés – vérification des faits à l’échelle territoriale, encadrement des controverses et proximité éditoriale – qui contribuent à freiner la propagation des fausses informations » et recommande d’adapter les aides publiques pour soutenir durablement les titres locaux indépendants, d’accompagner leur transition numérique et de renforcer les liens avec les citoyens, via des initiatives locales d’éducation aux médias et de journalisme participatif.
Favoriser la cohésion sociale
La DITP estime que « la désinformation prospère là où le lien social, la sécurité économique et le sentiment d’appartenance sont affaiblis » . Ainsi, pour améliorer la résilience face à la désinformation, le développement de politiques sociales qui réduisent la précarité est un levier à actionner.
Il peut être envisagé notamment de favoriser la cohésion en soutenant des initiatives locales, des associations et des dispositifs favorisant l’inclusion sociale, le dialogue intercommunautaire et la participation citoyenne. « Un tissu social solide constitue une barrière efficace contre les récits polarisants, prisés par la désinformation » , peut-on lire dans le rapport. Les études montrent en effet que les interactions sociales peuvent contribuer indirectement à exposer les citoyens à des points de vue diversifiés, à réduire la polarisation affective, et à éviter d’alimenter « la défiance envers les institutions ».
Financer et accompagner les associations locales via des subventions, la mise à disposition de locaux et la formation des bénévoles est donc une véritable priorité pour gagner cette guerre contre la désinformation. La DITP encourage également le soutien des acteurs tiers dans l’aménagement d’espaces publics ouverts au débat : tiers-lieux, bibliothèques, centres culturels, et organisation de rencontres citoyennes et la promotion de projets inclusifs favorisant la mixité sociale et intergénérationnelle pour renforcer le lien social.
Ces recommandations résonnent tristement avec la crise que traverse actuellement le monde associatif, avec d’un côté d’importantes restrictions budgétaires et de l’autre un taux de pauvreté qui progresse. Maire info reviendra sur le sujet dans une prochaine édition.
Consulter le rapport Lutter efficacement contre les manipulations de l’information
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