Recomposition politique express dans les grandes villes au lendemain du premier tour des municipales
Par Franck Lemarc
Environ 33 000 communes ont élu leurs conseillers municipaux dès le premier tour, dimanche 15 mars, soit parce qu’il n’y avait qu’une seule liste, soit parce qu’il n’y en avait que deux. Il reste donc moins de 2 000 communes qui, dimanche prochain, organiseront un second tour.
Jusqu’à six candidats au second tour
Pour ces communes, rappelons les règles : peuvent se maintenir au second tour toutes les listes qui ont atteint 10 % des suffrages exprimés. Mais ces listes ont parfaitement le droit ou de se retirer, ou de fusionner avec d’autres. S’il n’y a que deux candidats en lice pour le second tour, la liste devra remporter la majorité absolue pour être déclarée vainqueure. À partir de trois candidats, la majorité relative suffit.
Conséquence de l’éparpillement des voix et de la fin de la bipolarisation de la vie politique amorcée depuis 2017 et renforcée depuis 2024, le nombre de seconds tours pour lesquels plus de deux candidats sont qualifiés se sont multipliés cette année, avec un grand nombre de triangulaires, quadrangulaires, quinquangulaires et même deux « sexangulaire » (six candidats) possibles à Poitiers et à Mulhouse. Ce cas ne s’était vu qu’une seule fois jusqu’à maintenant, en 2014… dans une petite commune de Tahiti.
Négocations
Mais il est impossible à cette heure de donner le nombre de ces seconds tours à candidats multiples : tout va dépendre des éventuels retraits et fusions, pour lesquels un délai strict est fixé : les listes de second tour devront avoir été déposées en préfecture ce soir à 18 heures maximum.
Depuis l’annonce des résultats dimanche soir, les négociations ont donc commencé – ou pas, selon les cas – pour tenter des trouver des accords pour des retraits ou des fusions qui s’avéreront, dans certains cas, déterminants.
Ces négociations n’ont rien d’inhabituel. Ce qui l’est plus, c’est qu’elles interviennent dans un contexte de profonde « hystérisation » de la vie politique, où des fossés infranchissables semblaient s’être creusés entre des forces politiques pourtant, naguère, du même bord. Fruit du désordre permanent qui règle à l’Assemblée nationale depuis la dissolution de 2024, cette situation s’est encore aggravée après le drame survenu à Lyon, qui a causé la mort d’un jeune militant identitaire, et qui a conduit à une ostracisation du parti La France insoumise à la suite de ces événements..
Conséquence : le Nouveau Front populaire né en 2024, déjà en ruines, a définitivement péri, et dans la plupart des grandes villes, LFI s’est présentée à part, dans des listes distinctes des autres forces de gauche.
Mais comme dit la célèbre formule prêtée à Henri IV, « Paris vaut bien une messe », et les déclarations aussi fermes que définitives de l’avant-premier tour ont rapidement fait place à des alliances tous azimuts, d’un bout à l’autre du pays.
Le revirement des candidats PS dans les grandes villes
C’est à gauche que ce phénomène semble le plus marqué : plusieurs candidats socialistes, dans les grandes villes, qui avaient juré qu’ils ne s’allieraient plus jamais à LFI, ont changé d’avis après le premier tour.
C’est à Toulouse que le mouvement a été lancé, dès hier matin, où le socialiste François Briançon et l’Insoumis François Piquemal ont annoncé la fusion de leur liste – avec François Piquemal en tête de liste et, de ce que l’on sait, un engagement à ce que François Briançon devienne président de la métropole en cas d’élection. Ce tandem, au vu des résultats du premier tour, est peut-être en mesure de ravir la mairie à Jean-Luc Moudenc.
Une fois ce premier accord passé, d’autres grandes villes ont suivi : à Nantes, Lyon, Brest, Limoges, Besançon, Strasbourg, Tours, Avignon, Clermont-Ferrand, Grenoble, des candidats socialistes ou écologistes ont fusionné avec les listes LFI – en général en habillant cette décision du terme « d’accord technique », qui, de l’avis de tous les politologues, ne veut pas dire grand-chose.
Le patron du PS, Olivier Faure, a dit hier « comprendre » ces alliances. Sauf à risquer une explosion du parti –la numéro 2 du PS, Johanna Rolland, à Nantes, adversaire acharnée de LFI, a elle-même fusionné avec les Insoumis hier –, Olivier Faure ne peut, il est vrai, pas faire grand-chose d’autre que constater.
Dans d’autres villes, c’est au contraire pour faire « barrage » à LFI que des alliances se sont constituées, comme à Lille entre PS et écologistes.
Les exceptions les plus spectaculaires à ce changement de pied sont Paris et Marseille, où les deux candidats socialistes arrivés en tête, Emmanuel Grégoire et Benoît Payan, ont exclu toute fusion avec LFI – le second déposant même sa liste dès hier pour couper court à toute rumeur de négociation.
D’autres surprises arriveront peut-être d’ici ce soir, puisqu’il reste quelques heures avant la clôture de la période de dépôt en préfecture.
À droite, pas d’alliance avec le RN après le premier tour
À droite, la ligne définie par Bruno Retailleau a en revanche été plutôt respectée : les candidats de droite, dans les grandes villes, n’ont pas saisi la « main tendue » par Jordan Bardella pour « battre la gauche et l’extrême gauche » . À une exception près – celle du candidat LR à Reims qui a décidé de fusionner avec le RN pour battre le maire Horizons Arnaud Robinet.
Mais ce constat ne doit pas cacher qu’avant le premier tour, comme le président du Sénat Gérard Larcher lui-même s’en est ému en fin de semaine dernière, un certain nombre de cadres LR ont rejoint les listes RN, UDR (ciottistes) ou Reconquête. Cela a été le cas notamment à Nîmes, à Colmar, à Béziers ou à Bourg-en-Bresse. Selon le PS, qui a tenu une conférence de presse à ce sujet la semaine passée, « 600 personnalités » LR ou RN se présentent sur une même liste. Le président du Sénat, quant à lui, a dit souhaiter que ces cadres soient exclus du parti.
Par ailleurs, un certain nombre d’alliances, plus classiques, entre Les Républicains et le centre-droit ont eu lieu, la plus commentée étant la fusion, à Paris, entre la liste de Rachida Dati (LR) et celle de l’élu Horizons Pierre-Yves Bournazel, qui avaient pourtant, eux aussi, pendant la campagne, fait assaut de propos peu amènes l’un contre l’autre. Cette fusion a semble-t-il été imposée à Pierre-Yves Bournazel par son parti – au point qu’après l’avoir scellée, il s’est retiré de la liste et de la vie politique.
Il faudra attendre ce soir pour connaître la composition exacte des listes qui se présenteront au second tour, le nombre de fusions et celui des retraits. Mais quoi qu’il en soit, nul ne dit que ces manœuvres d’appareil assurent mécaniquement la victoire à leurs auteurs. À gauche, un certain nombre d’électeurs qui ont voté PS au premier tour risquent de ne pas renouveler leur geste pour une liste fusionnée avec LFI, après que leur parti a passé des semaines à répéter que les Insoumis ne valaient guère mieux que le RN. Et à droite, à Paris par exemple, des électeurs de Pierre-Yves Bournazel n’iront pas voter pour Rachida Dati – bien plus clivante – voire porteront leur suffrage sur la liste de gauche.
C’est dans ce sens que ce deuxième tour, par bien des aspects, va servir aux états-majors des partis politiques de laboratoire en vue de la présidentielle de 2027, parce qu’il permettra de mesurer ce que les électeurs attendent des uns et des autres en termes d’alliances.
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