Canicule : les quartiers populaires surexposés à tous les niveaux
Par Lucile Bonnin
Selon un rapport d’Oxfam publié jeudi dernier, la chaleur provoque désormais 5 398 décès chaque année en France et « contrairement aux idées reçues, ses effets ne se limitent pas à la déshydratation des personnes âgées » mais « peuvent affecter l’ensemble de la population, quels que soient l’âge ou l’état de santé ».
Dans une étude intitulée Quartiers chauds et publiée la semaine dernière, la Fondation pour le logement rappelle que les habitants des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) sont particulièrement exposés aux fortes chaleurs. C’est avant tout le cumul de facteurs de vulnérabilités qui interpelle.
Les fortes chaleurs creusent les inégalités territoriales et sociales
« Le changement climatique creuse les inégalités de santé déjà présentes en France », peut-on lire dans le rapport d’Oxfam. L’association souligne le lien qui existe entre la précarité/la pauvreté et la vulnérabilité « aux conséquences sanitaires du changement climatique ». « La chaleur a été 31 % plus meurtrière dans les 10 départements les plus pauvres de l’Hexagone et de Corse en 2025 que dans les 10 départements les plus riches », observent les auteurs.
Le poids des inégalités sociales face aux fortes chaleur a également été documenté par la chercheuse Camille Salesse. Comme le rapporte Alternatives économiques, l’économiste montre que la mortalité liée à la chaleur varie selon le revenu et le type de commune, « avec des interactions complexes ».
Cette étude montre un premier niveau d’inégalité entre le rural et l’urbain : les zones urbaines sont globalement plus touchées, en raison des îlots de chaleur urbains et de la pollution de l'air. L’économiste constate aussi que les communes urbaines défavorisées sont les plus touchées.
Cependant, selon Camille Salesse, si les communes urbaines notamment défavorisées sont plus vulnérables face à la chaleur, c'est paradoxalement en milieu rural que les inégalités de revenus face aux canicules sont les plus fortes. Selon elle, en milieu rural, il y a moins d'infrastructures publiques accessibles gratuitement ou à faible coût. Quand ces solutions collectives manquent, chaque ménage est renvoyé à ses propres moyens privés pour s'adapter. Or l'adaptation privée coûte de l'argent : le rapport de la Fondation du logement souligne que les personnes exerçant une profession libérale ou cadres sont deux fois plus nombreuses (37 %) à posséder une climatisation que les personnes sans emploi ou inactives (19 %).
D’un autre côté, le talon d’Achille des habitants des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) reste le logement, et ce depuis des années. Même si les « solutions collectives » existent en ville, le rapport de la Fondation pour le logement montre qu'elles ne sont pas accessibles de la même manière pour tous les urbains : 62 % des habitants des QPV disent avoir eu des difficultés à trouver un endroit frais lors des épisodes caniculaires, contre 48 % de la population générale.
Dans les QPV, un urbanisme défavorable et des logements plus exposés
Au-delà des inégalités sociales et géographiques qui entrent en jeu face aux fortes chaleurs, l'étude croise plusieurs dimensions d'inégalités qui se cumulent dans les quartiers populaires (QPV).
Du côté de l’urbanisme d’abord, la Fondation pour le logement rappelle que ce sont des quartiers « davantage bétonnés et minéralisés et moins dotés en espaces verts que les autres quartiers ». Une étude menée sur 25 métropoles mondiales confirme que dans 72 % des cas, la température est plus élevée dans les quartiers défavorisés, le principal facteur étant le manque d'espaces verts.
C’est surtout du côté du logement que tout se joue : les logements dans les QPV sont définitivement plus exposés à la chaleur que dans les autres zones d’habitation. « D’après les données du baromètre de l’Anru (réalisé en 2024), 59 % des habitants de QPV ont souffert de la chaleur dans leur logement en été, contre 43 % dans le reste de la France ». De plus, le taux de suroccupation des logements y est deux fois plus élevé que dans le reste de l'unité urbaine et trois fois plus élevé que la moyenne française, ce qui augmente mécaniquement la température intérieure. L’analyse de la base de données des DPE montre aussi que 48,2 % de ces logements présentent un confort d’été jugé insuffisant.
Par ailleurs, 59 % des habitants de QPV déclarent subir des nuisances sonores importantes, ce qui rend plus difficile le fait d'aérer la nuit. Dans un article du Monde, Inès Seddiki, fondatrice de l’association Ghett’Up, explique que « les cités sont en perpétuelle démolition/reconstruction » et que souvent les habitants « ne peuvent pas ouvrir les fenêtres lors des fortes chaleurs, sous peine de respirer les poussières des chantiers ou de devoir vivre avec le bruit constant ». Elle parle d’étouffement physique et psychologique et de la difficulté pour ces habitants de trouver du « répit » dans ces quartiers.
Des habitants avec une forte vulnérabilité sanitaire
Plus précisément encore, la Fondation pour le logement rappelle que « la vulnérabilité face à la chaleur dépend fortement de l’état de santé initial » et que « s’il y a une proportion plus importante de jeunes dans les quartiers populaires, il y a aussi un vieillissement marqué qui, cumulé à la pauvreté, crée des situations de surexposition ».
Selon l’Anru, les habitants des quartiers prioritaires déclarent souffrir plus fréquemment de diabète (+ 7 points), d'asthme (+ 6 points), de dépression (+ 4 points) et d'hypertension artérielle (+ 3 points) par rapport à la moyenne nationale. La part des bénéficiaires de la CMU-C y est quatre fois supérieure à la moyenne, et 11 % des habitants n'ont aucune complémentaire santé. Ces quartiers sont aussi souvent, comme dans les zones rurales, des déserts médicaux : « La Seine-Saint-Denis compte par exemple 248 spécialistes pour 100 000 habitants, contre 340 pour 100 000 habitants sur l’ensemble de la France ».
Ces deux facteurs de vulnérabilité sanitaire amènent à des situations dramatiques comme lors de la canicule de 2003 qui avait fait 15 000 morts. Le taux de surmortalité était de 60 % à l’échelle nationale, mais il a atteint 160 % en Seine-Saint-Denis.
L’association Oxfam rappelle de manière plus globale que les « canicules de plus de sept jours augmentent de 70 % le risque d’insuffisance rénale aiguë ». La chaleur augmente aussi de « 7 % le risque de décès par infarctus – dont les femmes meurent deux fois plus – lors des 1 % des journées les plus chaudes de l’année ».
Oxfam appelle – dans son rapport dédié à la santé – à la mise en place de « politiques publiques sanitaires de prévention » qui doivent notamment « faciliter l’accès aux soins » « avec un plan de redressement du système de santé de 6 milliards d’euros par an ». La Fondation pour le logement estime elle aussi que les politiques publiques restent insuffisantes face à l’urgence sanitaire liée aux canicules et plaide notamment pour l’intégration du confort d’été dans les aides à la rénovation, le financement de protections solaires et de brasseurs d’air, l’adaptation du parc social, la réduction des îlots de chaleur urbains et la création d’un droit pour les locataires d’exiger certains équipements de protection contre la chaleur.
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