Inondations : mais où est le gouvernement ?
Par Franck Lemarc

Une visite éclair de la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, en Gironde, lors de laquelle elle s’en est prise aux maires. Un déplacement de son ministre délégué, Mathieu Lefèvre, à Saintes, hier. Et c’est tout. Alors qu’une partie du pays est sous les eaux et que la situation risque d’empirer dans les heures à venir, du fait de la nouvelle tempête qui arrive sur le pays, alors que les services de l’État, les préfets, les élus locaux et les secours travaillent d’arrache-pied, on ne peut qu’être frappé par la faible mobilisation du gouvernement.
Point sur la situation
Vigicrues, dans son point de situation publié à 6 heures ce matin, dresse un portrait toujours aussi inquiétant : l’épisode de crues est « important, durable et généralisé ». Des « crues majeures » sont en cours sur les tronçons Garonne aval, Charente aval et Angers, et d’autres sont « attendues » sur la confluence Garonne-Dordogne. Trente tronçons sont en vigilance orange ou rouge – soit une dizaine de plus qu’avant-hier.
Tous les regards sont tournés ce matin vers Bordeaux, où la municipalité a activé son plan communal de sauvegarde (PCS) pour la première fois depuis la tempête de 1999. La conjonction des pluies exceptionnelles de ces dernières semaines, des grandes marées et de la tempête Pedro arrivée depuis hier par l’ouest fait craindre des inondations massives entre Bordeaux et Libourne.
Les deux tiers des fleuves et de leurs affluents, dans tout le pays, sont en vigilance jaune, ce qui est synonyme de risque de débordement.
Par ailleurs, un nouvel épisode de vents violents est attendu ce matin en Occitanie, notamment dans l’Aude.
Une semaine après la tempête Nils, des milliers de foyers, en particulier en Gironde et dans le Lot-et-Garonne, sont toujours privés d’électricité et de téléphonie mobile.
Réactions a minima
Cette situation est inédite par sa durée et son étendue géographique. Les experts ne cessent de le répéter : il n’a jamais autant plu en France en continu depuis que les relevés de Météo France existent.
Dans ce contexte, l’absence presque totale de réactions des chefs de l’exécutif est d’autant plus surprenante. Sur le compte X du Premier ministre, pas un seul post sur le sujet jusqu'à ce matin, ni pour exprimer un soutien aux victimes, aux agents de l’État ou aux élus, ni pour annoncer quelque mesure que ce soit. À 9 h 30 ce matin, Sébastien Lecornu a enfin fait état de la « mobilisation totale de l'État ». Sur le compte X du président de la République, plusieurs tweets pour féliciter les biathlètes français et de nombreuses photos de son voyage en Inde, mais à peine un mot, le 14 février, pour exprimer « la solidarité avec nos concitoyens touchés par les crues » et un message de « prudence ».
Du côté du ministre de l’Intérieur : un tweet le 12 février pour appeler les populations à la vigilance face à la tempête Nils, et un autre avant-hier pour faire état d’une réunion « en visio » avec les préfets « pour faire un point de la situation ».
Les deux têtes de l’exécutif ne se sont pas rendues – comme c’est l’usage dans ce type de situation – sur le terrain, et le gouvernement n’a pas fait d’annonce particulière sur les mesures envisagées, à part celle, par la ministre Monique Barbut, d’une « reconnaissance rapide de l’état de catastrophe naturelle », qui interviendra « après les crues ». Sébastien Lecornu, dans son tweet de ce matin, confirme le fait.
Des réponses pour l’instant insuffisantes
Le gouvernement a été interpellé sur le sujet, mardi et mercredi, par les parlementaires. Toujours sur le même thème : quelles mesures sont envisagées, à court terme pour la reconstruction des zones ravagées par les inondations, et à long terme face à des phénomènes qui vont se multiplier. Mathieu Lefèvre, ministre délégué chargé de la Transition écologique, a répondu que le gouvernement « travaille à des réponses de long terme », notamment pour « demain construire différemment et éventuellement délocaliser certaines activités ». Sans plus de précision, sinon d’évoquer, ce qui ne peut faire que sourire, l’institution d’une « Journée nationale de la résilience ».
Au Sénat, hier, ce sont pas moins de quatre questions qui ont été posées au gouvernement au sujet des inondations. Avec, à chaque fois, des réponses qui surprennent par leur décalage par rapport à la gravité de la situation. Alors que les dégâts vont se chiffrer en milliards d’euros, la ministre Françoise Gatel a par exemple rappelé que « la dotation de solidarité aux collectivités victimes d’événements climatiques ou géologiques » a vu son montant porté, en 2026… à 70 millions d’euros.
À la question de Nathalie Delattre (Gironde) : « Quels moyens durables l’État est-il prêt à consentir pour que nos territoires ne subissent plus, crise après crise, les mêmes dégâts ? », Mathieu Lefèvre s’est contenté de répondre que le gouvernement « continue à investir dans les programmes de prévention des inondations ». Laurence Harribey, également de la Gironde, a renchéri, non sans colère : « Le fonds Barnier ne couvre que 30 % des travaux. Le gouvernement est-il prêt (…) à créer un fonds d’urgence ? Réformerez-vous les mécanismes Gemapi ? » Toujours pas de réponse, à part un « Ne nous opposons pas, travaillons de concert ! ».
Ronan Dantec (Loire-Atlantique) a fustigé les « 200 millions de surprime catastrophe naturelle payés par les assurés et détournés par Bercy vers le budget général ». « Allez-vous redonner au fonds Barnier ses moyens ? » « – Les moyens sont là », a répondu Mathieu Lefèvre, imperturbable, qui a notamment mentionné, non sans aplomb, « le Fonds vert réhaussé à 850 millions grâce au Premier ministre », oubliant sans doute que le Fonds vert, à sa création, était de 2,5 milliards d’euros.
Pas d’annonce sur un fonds d’urgence
La question d’un fonds d’urgence a donc été balayée, pour l’instant, par l’exécutif – ce qui ne signifie pas qu’une telle annonce ne sera pas faite ultérieurement. Mais c’est aujourd’hui que les élus l’attendent, avec une immense inquiétude face aux conséquences de ces inondations majeures. Le président du département de la Gironde, Jean-Luc Gleyze, a décrit ces inquiétudes dans un courrier adressé au Premier ministre hier : les services du département vont devoir faire face « à une dégradation conséquente des ouvrages d’art et des routes, malmenés par les forts courants et les embâcles qui percutent nos ponts. Leur remise en état nécessitera des investissements importants. (…) Les maires et les présidents d’intercommunalité pressentent les mêmes dégâts sur les réseaux leur appartenant ainsi que sur les digues ». Jean-Luc Gleyze demande donc instamment la mise en place d’un fonds d’urgence « pour aider à la réfection de ces ouvrages », dont une part serait dédiée à « un chantier choc de remise en état et d’adaptation des digues ».
La question des digues
Cette question des digues et du transfert de cette compétence de l’État aux collectivités locales a été maintes fois évoquée ces derniers jours, d’autant plus après les très polémiques propos tenus par la ministre Monique Barbut, lundi. Au Sénat, Laurence Harribeu n’a pas mâché ses mots : « Que la ministre vienne en Gironde expliquer aux élus locaux qu'ils gèrent mal les digues est irresponsable ! ».
La ministre, rappelons-le, avait expliqué que si les maires n’avaient pas les moyens d’entretenir les digues, c’est parce qu’il n’utilisaient pas « au maximum » la taxe Gemapi. Autrement dit, tout est de leur faute.
L’AMF a également réagi à ces propos, hier, par voie de communiqué de presse, dénonçant « une méconnaissance profonde de la réalité » chez la ministre. Jugeant particulièrement « déloyale » cette prise de position, au moment où les maires sont « en première ligne (…) pour gérer les conséquences de ces catastrophes », l’association tient à faire « quelques rappels fondamentaux » à la ministre. D’abord, le fait que le transfert des digues s’est fait « de façon unilatérale et contre l’avis des collectivités ». Ensuite, que le gouvernement a procédé à ce transfert sans avoir fait la moindre « évaluation de l’état des digues et du coût de leur remise à niveau », comme le demandaient pourtant les élus. Ce coût est aujourd’hui estimé à 14 milliards d’euros, rappelle l’AMF, qui estime que la taxe Gemapi, « même augmentée à son maximum, serait très loin de couvrir ». Comment faire face à dépenses lorsque « les ressources des communes et intercommunalités continuent de faire régulièrement l’objet de ponctions de la part de l’État », demande l’AMF ? Ce à quoi on peut ajouter que l’État, dans le même temps, ne cesse de répéter que les collectivités doivent « moins dépenser » !
L’AMF appelle donc la ministre « à prendre en compte la réalité des faits avant de lancer des accusations contre ceux qui apportent des solutions sur le terrain » et l’invite, plutôt, à « rouvrir le dialogue (…) dans une logique de solidarité nationale où l’État doit prendre toutes ses responsabilités ».
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