Maire-info
Le quotidien d’information des élus locaux
Édition du vendredi 13 juin 2003
Ville

Prostitution : en Europe, la pénalisation porte surtout sur la gêne occasionnée aux riverains

De nombreux pays d'Europe, confrontés à l'explosion de la prostitution, tendent à l'encadrer plutôt qu'à l'interdire, à l'exception notable de la Suède, et aident timidement la prévention dans les pays d'origine, ont témoigné des élus locaux français et étrangers et des experts réunis jeudi à Nantes en colloque par les villes de Paris et de Nantes. "Quand j'ai commencé sur le trottoir", rapporte Yolande Grensen, qui s'est prostituée à Anvers pendant dix-sept ans avant de devenir assistante sociale, "il y avait déjà de la violence et des filles trop jeunes, mais la police contraignait à respecter certaines limites. Tout est devenu bien pire". Selon ce témoignage, "la sexualisation de la société via les médias, le cinéma et la pub" ont concouru à la normalisation de la prostitution, attirant des réseaux de plus en plus structurés de traite des femmes venant des pays de l'Est européen, d'Afrique et d'Amérique latine. Un constat partagé par Juergen Wohlfarth, maire-adjoint de Sarrebruck : "En Allemagne, le sexe est désormais perçu comme un métier et un commerce à part entière". "Depuis 2001", ajoute-t-il, "les Eros centers (NDLR : maisons closes) sont censés payer des impôts, et les prostituées cotisent pour bénéficier de droits sociaux". L'évolution, reconnaît-il, ne s'applique qu'aux prostituées allemandes, soit moins de 20% des personnes vendant leur corps dans le pays. L'attitude allemande, souligne la sociologue Christa Piper, se veut pragmatique. La région de la Sarre, par exemple, héberge de nombreux Eros centers mais finance assez largement les associations aidant le retour au pays des prostituées étrangères. La subvention est complétée par le produit des fortes amendes infligées aux proxénètes. Les grandes villes européennes, où se concentre l'essentiel de l'afflux de prostituées d'origine étrangère, ne pénalisent souvent que sur la pression des riverains. "Il y a une dérive au nom de la liberté sexuelle", affirme Asuncion Miura, responsable des questions féminines à Madrid. Selon elle, la capitale espagnole, longtemps citée comme un modèle de prévention efficace, a été mise récemment en coupe réglée par les réseaux mafieux. La loi espagnole elle-même a largement dépénalisé le proxénétisme en 1995. Mme Miura, dans ce contexte, travaille à "rendre le client visible, à montrer qu'il fait partie du trio qui permet l'esclavage des filles". Cela suppose, insiste-t-elle, de "démonter les stéréotypes machistes qui nous submergent". La loi suédoise, cas unique en Europe, punit les clients de prostituées d'une amende et de six mois de prison. 140 d'entre eux ont déjà été condamnés, près de 1 000 attendent de l'être. "Avant la promulgation du texte en 1999, 13% des hommes suédois étaient clients", indique l'avocate Gunila Ekberg, conseillère du Premier ministre suédois. "Leur nombre a baissé d'au moins 50% depuis", ajoute-t-elle. D'après des rapports de l'organisation de police Europol cités par Mme Ekberg, les réseaux criminels jugeraient désormais la Suède comme "un mauvais marché" pour la prostitution. A preuve, "les prostituées étrangères ont disparu" du royaume nordique. Concernant les prostituées migrantes, les experts réunis à Nantes conviennent pourtant, comme l'explique Christa Piper, que "la prévention ne marche que dans le pays d'origine". Suivant ce raisonnement, l'Espagne a passé une convention avec le Nigeria. Les pays scandinaves, eux, engagent actuellement des campagnes dans les villes russes de Mourmansk, Arkhangelsk et dans les Etats baltes.

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